Armure et tête de manche !

armure de Maximilien II, dite « armure d’Hercule » Paris, vers 1555-1560
armure de Maximilien II, dite « armure d’Hercule » Paris, vers 1555-1560

Le rai de soleil ambré effleure l’épaulière damasquinée de la cuirasse d’apparat et fuse en vaporeuse poussière vers un ressaut finement ciselé. L’arête métallique convie au déchiffrement énigmatique et dual ; cette saillie protectrice est l’expression d’une empreinte martiale, à l’efficience avérée sur le champ de bataille carminé, mais énonce également, autorité et puissance du souverain à l’armure hiératique.

armure dite d'Henri II vers 1559
armure dite d’Henri II vers 1559
armure dite d'Henri II
armure dite d’Henri II

Si littéralement, il s’agissait de conserver la tête sur les épaules, perdons-la, quelques instants, à la recherche d’un lignage discutable ; les trajectoires se croisent parfois. De l’armure à la trame, il n’y a qu’un fil de chaîne pour relier le preux chevalier au gentilhomme contemporain ! Brodant sans cesse le même motif obsédant, l’antienne sartoriale rejoint l’opiniâtre malice et ne résistant ni à l’hyperbole, ni au raccourci audacieux, confrontons l’épaulière renaissance ou son équivalent japonais, dénommé kohire, à la tête de manche moderne d’un costume sur mesure et imperceptiblement plus pacifique.

Kohire (épaulière japonaise)
Kohire (épaulière japonaise)

Toutes deux possèdent des racines anthropologiques communes et revendiquent de semblables nécessités : confort, mobilité du mouvement, protection, distinction. De la cuirasse militaire au complet civil, seuls quelques siècles d’évolution et des cibles stratégiques substituées les séparent, mais des fragments d’inconscient collectif les unissent. Si la ligne proéminente de l’épaulière sied à la perspective offensive et sanglante, sa cousine, la tête de manche renflée s’aperçoit plus aisément sous les discrets lambris du pouvoir ou la quiète moquette d’un bureau directorial.

Tout l’art du tailleur est concentré dans une liaison charnelle entre emmanchure et tête de manche, c’est-à-dire l’articulation entre l’humérus et l’omoplate, sans négliger la clavicule. La complexité de l’exercice requiert une grande expérience et un talent certain ; de l’embu, à savoir ce surplus exact de tissu pour l’aisance du mouvement, travaillé patiemment à la main et au fer, naît la tête de manche. Réussie, elle sera d’un grand chic ; ratée, il faudra tout reprendre.

Jean Gabin
Jean Gabin
Alexander Kraft en Cifonelli (via the Rake)
Alexander Kraft en Cifonelli (via the Rake)

Plusieurs écoles coexistent et expriment leur savoir-faire dans des combinatoires complexes et infinies : quasi plate ou saillante, froncée ou non ; le rembourrage de l’épaule avec force ouate ou son absence totale offre un nombre exponentiel de variations, en jouant sur l’intensité des facteurs examinés.

Qui affectionnera une tête de manche insensiblement bombée, claire et nette. Qui goutera la poésie de fronces savamment désordonnées…sprezzatura ! Qui sera séduit par l’éloquente simplicité de la spalla camicia, spécialité napolitaine, avec ou sans plissé. Qui fera ses délices d’un padding britannique au renflement viril et à la délicatesse ascétique. Qui sera ému et sous le charme d’une tête de manche virginale sur une épaule naturelle. Qui salivera devant le relief d’une exquise cigarette, con rollino pour le transalpin…

« de gustibus et coloribus non disputandum »

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Thom Sweeney
Thom Sweeney
Nicola Ricci - Sciamat
Nicola Ricci – Sciamat
Simon Crompton et Mariano Rubinacci
Simon Crompton et Mariano Rubinacci

 

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Une piste bienveillante consisterait sans doute à se détacher du banc de poissons au mimétisme pseudo-branché désolant et rechercher la ligne pour mettre une silhouette en valeur, celle de l’élégance achevée et discrète.

Les artisans de la convoitise ont pour noms glorieux, dans un ordre protocolairement alphabétique : Anderson & Sheppard, Caliendo, Camps de Luca, Caraceni, Cifonelli, Diagne, Marigliano, Panico, Rubinacci, Sciamat, Solito, Thom Sweeney, …auxquels vous adjoindrez vos faiseurs préférés ou fantasmés.

Mais gardez la tête sur les épaules !

armure de type Maximilienne - XVIème siècle
armure de type Maximilienne – XVIème siècle

 

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Commentaires

  1. Quelle prose ! Cela fait plaisir de se cultiver dans ces conditions : un texte lisible et savoureux, de belles photos, quelques morceaux d’histoire. Bravo !