Bryan Raquin – tailleur de pierre et forgeron

La fascination invétérée qu’exerce le Japon tient, entre autres motifs, au contraste abyssal entre raffinement et barbarie. Là où la naïveté admettrait une contradiction voire une opposition frontale, la coexistence codifiée des deux faces d’un même monde se révèle. Cette harmonie nipponne, bien que le manichéisme cartésien voire la casuistique jésuite l’appréhendent malaisément, s’élucide probablement dans le syncrétisme shinto-bouddhiste. Elle n’est pas donnée d’emblée, mais, magnanime se soumet : il suffit de se mettre en marche pour trouver la voie ; l’essentiel étant, comme à l’accoutumée, le chemin et non la destination.

Cette introduction périlleuse n’est point fortuite, car cette évocation japonaise s’invite assez naturellement quand il s’agit de présenter Bryan Raquin. Tailleur de pierre, il sait ce que veulent dire tradition et transmission. Le lexique des arcs et des voûtes n’a plus de secrets pour lui. Il répare l’incurie, les négligences voire les lâchetés des hommes. Patiemment, la main restaure, ici, une abbatiale sous l’œil d’un griffon prêt à déployer ses ailes, là, il restitue à l’azur, la flèche des cathédrales.

De l’art du trait à l’esprit de la forge, il n’y avait que la nécessité, au départ, à trouver les bons outils (boucharde, chasse ou ciseau) comme le bottier qui désespère qu’un tranchet contemporain remplisse correctement sa fonction. Ainsi naissent les passions ou s’épanouissent les inclinations ontologiques. La suite n’est que recherches, hasards auspicieux, rencontres décisives et travail opiniâtre.

Quand il peut se soustraire à la pierre des gargouilles, il honore Héphaïstos et acquitte la redevance au feu primitif. Apprivoisant les gestes et le fer, il fabrique outils et couteaux. Sa quête de taillandier le mène vers la métallurgie traditionnelle japonaise, le bas fourneau, tatara, et la loupe sacrée : tamahagane, l’acier mythique du katana du samouraï. Autant de réponses que de questions qui s’offraient à la pulsation de son marteau et ouvraient de nouvelles explorations, à la faveur d’expérimentations, d’intuition et d’essais renouvelés ; pour qui revendique un droit à la paresse, la malice se dévoile !

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Bryan Raquin accepta de répondre, avec bienveillance, à mes nombreuses interrogations sur la fabrication d’un kamisori, autrement dit le rasoir de la tradition monastique bouddhiste, importé au Japon par les Chinois ou les Coréens. Primitivement, le moine utilisait ce rasoir, monobloc et droit, non pour se raser la barbe, mais pour se faire raser la tête par un alter ego, l’outil ne tranchant que d’un seul côté.

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Le cahier des charges s’élabora en interaction. Esthétiquement, j’imaginais un kamisori simple, sobre, une élégance minimaliste. Techniquement, je suivais volontiers les conseils de Bryan Raquin. Ainsi, le manche serait en fer pur et la mise rapportée pour la partie tranchante, dite hagane, en shirogami, un acier survitaminé en carbone, très dur qui procure une qualité de coupe d’exception. Ensuite, place au travail de la forge, de la trempe, de l’émouture, du ponçage et du polissage.

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Livré dans une boite discrète de paulownia clair, le kamisori mesure approximativement 155 mm, la lame 50 mm. La ligne de soudure est stricte, sans afféteries. Le contraste, qui m’importait entre les deux faces, accordant une dimension spirituelle, comble mes attentes : un côté brut de forge, dans l’esprit wabi-sabi, pour omote (devant, visible…) tandis que ura est plus travaillé, achevé et poli voire délicat. En peu de mots, une élégante sobriété sans concession au tranchant, un objet unique à la beauté qui récuse la symétrie.

Merci Bryan.

raquin_08Si vous souhaitez le contacter : kiridashiandtools@me.com

http://wa-kamisori.tumblr.com

http://www.kiridashiandtools.com

Forge de la mise d’acier d’un kamisori by Bryan Raquin

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Commentaires

  1.  » Cette introduction périlleuse n’est point fortuite  » et surtout très bien écrite tout comme le reste du texte d’ailleurs… Au-delà des clichés vous avez un très bon ressenti de la pensée asiatique…
    Bel hommage au travail de Bryan et au wa kamisori en général.

  2. Bonjour,

    Je suis encore jeune mais formé à l’art du rasage au coupe choux par mon grand-père, je souhaite faire l’acquisition d’un bel objet durable.
    J’ai donc quelques questions concernant ce rasoir ; combien vous a t-il coûté, s’utilise t-il comme tout autre coupe-choux et le couvercle du boîtier, qui me semble être en cuir, est il prévu pour l’affûtage de la lame.

    Merci, Walt