Kenjiro Suzuki – tailleur

Que n’ai-je un pinceau

Qui ne puisse peindre les fleurs du prunier

Avec leur parfum !

Satomura Shôha

Poète japonais du XVIe siècle

 

Tokyoïte de naissance, parisien d’adoption, Kenjiro Suzuki exerce, avec conviction et enthousiasme, l’art tailleur sur-mesure à la française.

Pour que son propre atelier s’ouvrît en février 2013, entrant ainsi dans la cour des grands, dix années après son arrivée à Paris, il fallait que les terreaux où germent et s’épanouissent les passions rejoignissent les exigences d’une solide formation.

Rembobinons un peu le temps et les petits cailloux nécessaires au parcours de Suzuki San qui témoignent rétrospectivement d’une détermination tendue vers l’accomplissement d’une ambition ; il avait un rêve, il le poursuivait. L’apprentissage du français se superposait à son entrée à l’Académie Internationale de Coupe de Paris, AICP dont la création remonte à 1830, et qui lui apporta le complément technique à une formation liminaire et japonaise plus artistique ; l’idéal du beau demeure vain sans une technique éprouvée. Patiemment, il apprenait les rudiments géométriques de la méthode Vauclair-Darroux. Comme en tous domaines, maîtrise et aisance supposent, immanquablement, reproductions malhabiles d’un geste, exercices assidus, avancées décisives, régressions temporaires et découragement surérogatoire, répétitions innombrables vers un nouveau pallier victorieux : la progression au prix de l’expérience de Sisyphe.

Osons un parallèle entre la transmission des savoir-faire tailleur – le devoir et l’honneur d’une corporation menacée – et les arts martiaux. Ancrée dans une infrangible tradition, la perpétuation d’un geste est avant tout affaire d’humanité au sens plein du vocable, de rencontre entre un maître et un disciple ; l’un sait, l’autre pas encore. La quête du geste, le geste juste, le geste beau occupent une vie ; alors l’efficacité vous est donnée comme un cadeau additionnel.

Au sein des différentes écoles traditionnelles japonaises (« ryu »), chacune ayant son style propre, le cheminement progressif vers la voie (« do ») et, continûment, l’appropriation des techniques observent trois stades :

  • SHU : suivre les règles, observer, se conformer à ce qui est transmis, tenter de copier exactement le Sensei, héritier du Sensei de son Sensei… ; c’est l’enseignement par mimétisme ou la pédagogie de l’imitation.
  • HA : comprendre les règles et dominer la technique qui devient plus libre.
  • RI : se détacher des règles, car elles sont intériorisées, puis suivre sa propre voie, créative et spirituelle, voire transcendante.

En écho, François Mathey, conservateur en chef du musée des arts décoratifs de Paris et organisateur de nombreuses expositions, nous rappelle : « L’œuvre authentique va au-delà du geste, 
elle est l’incarnation de l’esprit, 
du savoir et du savoir-faire. »

Si la trajectoire professionnelle de Kenjiro Suzuki rencontra alternativement Arnys, Degand, Zilli ou Lanvin, on retiendra surtout 2 ans ½ chez Camps de Luca en tant qu’apiéceur puis 5 années chez Smalto où dans l’exaltation des commandes impérieuses, il coupa plus de 700 costumes par an. De ces dix années studieuses et fortifiantes, il aura beaucoup appris sur le métier, sur les hommes, leur grandeur et leur bassesse. Au huis clos des ateliers peuvent s’entremêler étoffes fastueuses et rugosités offensantes, petits points chics et assauts de brimades ; jours sombres des Lumières. Kenjiro (que l’on peut traduire par « santé et deuxième fils ») Suzuki, le bien nommé, se tint à l’écart des fâcheux, écoutant Rilke, car « il faut se tenir au difficile » ; un chemin vers l’excellence soutenue par l’indéfectible bienveillance de son épouse, Mikiko Suzuki, qui réalise milanaises et boutonnières d’une grande délicatesse.

Un reportage de la NHK, la télévision du service public japonais, hâta la notoriété du jeune tailleur et le propulsa auprès des Japonais élégants qui l’espèrent maintenant deux ou trois fois par an pour renouer avec le chic à la française. Qu’ils soient britanniques, américains ou français, les clients louent la justesse de l’équilibre de sa coupe, de ses lignes, extraites de la gangue des apprentissages rigoureux et d’une sensibilité propre. Au service de la complexion et des désirs du client, par inclination personnelle, Kenjiro Suzuki privilégie un raffinement du dépouillement, une élégance discrète, ne dévoilant la symphonie des finitions exquises qu’aux seuls plaisirs de l’intériorité et de l’œil initié, consolation du tragique de la vie.

La grâce de l’élégance classique ne serait-elle pas celle de la modernité éternelle ?

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ks_06Kenjiro Suzuki sur mesure Paris

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