Richelieu by Anthony Delos

Tout calcéophile connaît des vagues de boulimies irrépressibles, mais l’allègre pathologie suspend parfois ses dommages dans un soubresaut radical de courte durée.

Comme le joueur impénitent rode autour du casino trahissant, mezza voce, son ennui avec des martingales chimériques, la gageure est alors de tromper les pulsions incoercibles en les distrayant vers un modèle imaginaire, allégorique, voire idéel. L’exercice n’est pas de tout repos et toutes les conjugaisons du répertoire conspirent méthodiquement. Les fluctuations browniennes ne s’estompent qu’à la perspective d’un rendez-vous avec un bottier, Anthony Delos.

Le charme commence en chaussettes ! Le crayon, strictement à la verticale, suit implacablement la morphologie pédieuse. Sur la feuille de papier, la trace périmétrique du calcanéum à l’extrémité des phalanges distales est annotée de mesures précises ; métatarses et tarses sont auscultés, palpés, jaugés soigneusement.

L’enjeu est de sculpter la forme : volume de bois à l’image des pieds. Le travail d’atelier sur les formes est essentiel, car il prédétermine fortement le futur confort et annonce l’esthétique du soulier.

 La détermination du type de soulier, le choix de la peausserie et le patronage se font en duo. Anthony Delos sait l’art d’écouter attentivement les désirs, mais aussi prodiguer des conseils éclairés. Les discussions passionnantes et passionnées s’étirent, les esquisses s’affinent autant au crayon qu’à la gomme pour faire naître, dans une émotion singulière et exaltante, un soulier unique.

Quelques semaines plus tard, étape décisive, un chausson d’essayage avec semelle de liège, réalisé avec les chutes d’une peau, que certaines marques de prêt-à-chausser utilisent régulièrement pour leur production coutumière, permet les vérifications ultimes ; elles se ressentent et se voient. À travers le fil d’Écosse du mi-bas, la concentration devient extrême. La description des sensations contribue à affiner la forme : ici, résorber un éventuel point dur ; là, raffermir un soutien de la voute plantaire ou répondre à un désir d’enveloppement plus présent. Le bottier poursuit l’inspection visuelle par l’outrage au tranchet : il fend et ouvre le soulier au bout dur, à la cambrure et au talon pour valider les espaces et les volumes, la répartition des masses ; âmes sensibles, s’abstenir !

La patience va être à nouveau éprouvée. Les talents du bottier s’exercent pleinement : sélection méticuleuse de la peausserie, découpe des éléments constitutifs de la tige selon le patronage voulu, parage et piquage avant le montage sur la forme…

Enfin, le grand jour arrive ! La paire de souliers est là, sous vos yeux émerveillés, dans son glaçage de livraison. L’extrême qualité se lit dans le soin particulier accordé aux détails : montage trépointe d’une belle rigueur, couture petits-points irréprochable, lisse ronde interne et externe, régularité de l’empreinte de la roulette sur les talons… L’audition est aussi de la fête : quand vous enfilez la chaussure, l’air chassé manifeste son contentement. Mais le chaussant tient du prodige, une impression mêlée de légèreté et de fermeté, un soutien de la voute plantaire propre à déclencher un lyrisme exubérant. Les garants joints offrent une liberté encadrée du pied comme le gant en osmose avec la main.

La beauté est célébrée dans la pureté technique et la simplicité esthétique ; le génie de la main d’Anthony Delos ne donne-t-il pas un supplément d’âme aux souliers ?

© Juju

 

Pour le seul plaisir, voici quelques photos d’un richelieu à la ligne classique d’une beauté irrésistible et intemporelle, bout rond fleuri, cinq œillets, box marron chocolat… très bottier, n’est-il pas ?

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