Anatomie du point G !

Quoi de plus exquis que de goûter aux délices du point G ?

Si pour le sybarite, la démarche et la technique élaborée sont supérieurement voluptueuses au sublime aboutissement, le plus grand nombre néglige cette délectation pure, non par bouderie, mais par simple méconnaissance de son existence même.

Parmi les rares inconditionnels, d’aucuns confessent leur embarras ou leur doute passager. Les confidences inquiètes interrogent la dextérité, la gestuelle la plus appropriée, la vigueur de la pression du ou des doigts sur le grain de la peau. Le vaillant néophyte est quant à lui, le plus souvent désorienté, car dépité devant son insuccès, ou pire, incompris du regard moqueur de sa tendre compagne. Tous, du zélateur au novice, avouent que cette expérience sensuelle, ce toucher audacieux et répété évoluent en addiction. Les détracteurs y détectent une perversion qui ne mérite pas même de qualificatif bien que décadent semble implicite tant leur ton est sans appel.

Avant de percer les secrets de l’atteinte du point G, tranquillisons immédiatement le lecteur, seul un peu de persévérance et de délicatesse suffisent à cette ambition. Tout discours sentencieux susurré par pleine lune, comme l’envisage le gandin, serait superflu et inopportun ; le pseudo-mystère est accessible à chacun, même si le snob ordinaire doit en souffrir. Pour que le plaisir soit authentique et éclatant, la délégation à un tiers demeure invariablement mal acceptée et mieux vaut s’engager soi-même, s’investir pour maîtriser l’opération du début à son terme ; la jubilation finale n’en sera que plus intense.

Alors sereins et confiants, inaugurons les préliminaires. Un lieu confortable est préférable, un peu de musique ne nuit pas, un verre facultatif sera rempli selon l’horaire d’un cru à votre convenance – la syrah a ma préférence, mais une heure tardive peut s’incliner devant un malt iodé – simple question de goût. Le débutant éprouve régulièrement des difficultés à maitriser son désir ; guette alors la désillusion précoce. Sang-froid et patience devraient prévaloir : plus facile à écrire qu’à vivre. Bref, sauf à vous bercer de brillantes chimères, n’espérez pas le septième ciel au bout de cinq minutes.

Lors de son initiation, l’aspirant calligraphe s’inscrit dans une tradition et s’astreint à la discipline du ductus, c’est-à-dire la chronologie, la direction et le rythme des traits qui constituent la lettre. Mais ici point de règle aussi rigide ou intangible. Il ne s’agit pas d’édicter une expérience personnelle en norme, mais de transmettre quelques indications qui fournissent des résultats honnêtes. Un peu de méthode et tout se passera bien, une incontestable jouissance sera même au rendez-vous. D’un poignet souple commençons par astiquer vigoureusement la tige, cela permet également d’exhaler la chaleur du bout dur et faciliter ainsi la suite de la manœuvre.

L’opération proprement dite ne demande que de modestes auxiliaires et la met à la portée de chacun : une pâte de cirage de qualité, un chiffon de coton doux (un pan de chemise ayant rendu l’âme est idéal), quelques gouttes d’eau et un peu d’huile de coude ; rien de plus. Sur l’extrémité du soulier bien propre et convenablement ciré de la veille ou de quelques jours, il va s’agir de mêler progressivement et très parcimonieusement pâte de cirage et eau jusqu’à ce que se forme le point G du glaçage.

Emmaillotez à l’unisson index et majeur dans le fin coton sélectionné ; cette poupée de chiffon ne doit laisser apparaître aucun plissement fâcheux sous la pulpe des doigts.

Prélevez un soupçon de cirage et appliquez-le en progressant délicatement par petits mouvements concentriques. Rien ne sert d’appuyer fortement. Il ne s’agit pas d’assauts, le registre guerrier sera remplacé par celui de l’amoureux ; le massage et la caresse sont de rigueur. La surface du cuir devient alors plus grasse, plus terne. Poursuivez les mouvements circulaires jusqu’à ressentir une forme de sécheresse sous les doigts.

Il est temps d’adjoindre une goutte d’eau ; le couvercle de la boite de cirage servira avantageusement de récipient à eau, tiède de préférence. Trop d’eau et la fleur risque d’être détrempée et endommagée irrémédiablement par les frottements du tissu. Etendez et dispersez rapidement cette goutte d’eau dans d’identiques impulsions concentriques.

Sur votre second soulier, dupliquez les deux dernières opérations.

Reprenez votre premier soulier, renouvelez alternativement et autant de fois que nécessaire l’ajout de pâte de cirage et d’eau. Au bout de vos efforts, la magie opèrera conforme aux attendus de la chimie et de la cristallogenèse. La cristallisation naît de l’interaction intime entre cirage et eau sous l’influence de la chaleur engendrée par le contact répété du tissu. Une micro couche fragile se forme, se tend et devient translucide laissant passer la lumière comme un miroir.

Les premiers cristaux de cire peuvent tarder à naitre, surtout sur un cuir neuf ; un bout fleuri aux multiples perforations s’avère également plus rebelle au glaçage, comme contrarié par les trous-trous. Détachement voire désinvolture scrupuleuse, mais aussi endurance seront alors vos meilleurs alliés, avant d’atteindre une maestria reconnue.

Comme le maitre-laqueur japonais, progressez par de multiples couches très fines, avec des temps de repos pour une meilleure stabilisation des films inférieurs. La superposition des glacis apporte une profondeur incomparable et permet de jouer avec les pigments de différentes pâtes de cirages pour obtenir un miroir aux teintes exquises et en tirer une fierté que l’on sait illusoire.

Une fois la technique acquise, rien n’empêche d’inventer la sienne propre.

Dernier avertissement et ultime truc :

  • ne glacez pas les plis de marche, concentrez-vous sur le bout dur, éventuellement les quartiers au niveau des contreforts bien que les fanatiques osent partiellement les garants ;
  • pour raviver un glaçage, un coton de démaquillage légèrement imbibé fait des miracles.

Entre deux séances de la recherche du point G, le repos (du guerrier) est de mise. Un repos propice à la méditation avec Paul Valéry : plaire à soi est orgueil, aux autres, vanité !

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Elégance !

L’articulation du mot appelle une prosodie à la française. Une attaque syllabique nette, avec un « é-lé » tonique et ascendant, promet les ailes de l’azur mais déjà la voix retombe et susurre délicieusement les deux derniers phonèmes « gan-se », avec son e muet où réside l’esprit tel un ruban invisible. Son énonciation même divulgue son sens : distinction et harmonie, grâce et délicatesse, simplicité et légèreté, aisance voire désinvolture.

L’étymologie nous invite à choisir, à choisir bien ! C’est dire que déjà la morale pointe son nez avec sa métaphysique, ses valeurs, ses devoirs, ses transgressions. Le participe présent latin, « eligere » traduit « choisissant », confirme bien une envolée, une impulsion, un mouvement vers la sélection.

Bien choisir parmi le génie et la richesse d’une langue, élire des valeurs intangibles et opter pour des rapports appropriés à l’autre, s’interroger sur la transcendance sont parmi les élégances liminaires. Autrement dit, la discipline qui tairait l’élégance de l’âme et du cœur, de l’être et de la vérité, qui singerait l’élégance d’une attitude gommeuse, serait alors trahison de l’élégance suprême.

Écartons d’emblée les fadaises péremptoires de l’élégance innée. L’élégance est une éducation, une construction, une ascèse pour les justes. Vaste ambition où une existence ne suffit pas et montre tant la promesse d’une voie magnifique que la vanité de sa quête.

L’élégance s’inscrit dans une histoire et sollicite un effort de curiosité, de formation, de compréhension, d’intériorisation et de réflexion. L’image de l’artiste de la renaissance qui passe des années à apprendre son métier en atelier, à connaître les pigments, à broyer les couleurs, à imiter les maîtres, me semble un modèle de cet apprentissage nécessaire. Humilité et patience qui forgent un savoir deviennent le tremplin de la liberté, de la puissance créatrice qui génèrent aujourd’hui encore poésie et émotion.

Aucune ignorance n’est indispensable ! Jouer avec les codes présuppose une connaissance intime de ces derniers, revisitons les ici, ensemble, avec passion.

Et si l’élégance était devenir soi !

The Art of Travel 1951 by Norman Parkinson