La baleine & l’hirondelle

Loin de résoudre l’aporie, la confusion enflait : le cétologue et l’ornithologue se lancèrent dans une controverse sourde. Les repères de la systématique élémentaire s’effondraient, la taxologie vacillait, les convictions s’effritaient. 

Contre toute raison, la baleine toisait l’hirondelle. La première, au pinacle, supplantait la seconde enfouie dans un abîme entrouvert anticipant son envol. Quelle singulière arche unissait un éclectique tandem ! Une pariade improbable eût été moins importune.

En des eaux plus clémentes, l’imposant mammifère s’engouffrerait en apnée dans une plongée abyssale, jubilatoire. Vers une migration africaine, le volatile dévoilerait son ventre blanc en s’élevant vers l’azur. La sérénité des savants serait retrouvée, sans abjection désespérée, sans réquisitoire dévastateur.

La baleine n’était point bleue, mais aussi blanche que la nacre ; affable, elle remplissait son office, insérée dans le gousset idoine du col de popeline, certes céruléen !

Point de suspense et loin de toute conjecture vaine, l’élucidation s’impose. L’hirondelle concentrée et tendue entre les deux pans du même tissu assure, prudente, l’intégrité de votre chère chemise.

Tout est affaire de perspective, de point de vue !

Cachez ce poil que je ne saurais voir !

Quoique cette adjuration puisse annoncer un chemin scabreux, seul le poil licencieux sera dénoncé avec conviction ou mauvaise foi. L’adjonction liminaire est néanmoins escortée d’une aimable et sage suggestion : érection de la chaussette, fièrement tendue, jusqu’à l’articulation du genou !

Pièce modeste du vestiaire masculin, la chaussette souffre d’indifférence sourde ou de dénigrement ; dépréciée, traitée de sous-vêtement, elle est dégradée, reléguée dans la confusion des tiroirs obscurs, souffrant de la contigüité de ses congénères. Membre d’une caste moindre, elle n’est point reconnue comme le noble vêtement de dessus.

Pourtant les enjeux sont graves : bienséance, confort, élégance ; l’ordre alphabétique ne confère aucune hiérarchisation à l’énumération, auquel cas il eût fallu adjoindre assurément l’hygiène lucide.

Gallo

Loin de tout œcuménisme, l’autodafé s’impose pour toute socquette dévoilant un mollet disgracieux ou une pilosité exubérante. Au feu également, tout mi-bas sur lequel la gravitation exerce malignement sa force plisseuse ou son pouvoir ondulatoire tel un accordéon. Pas moins de clémence pour tout charme usagé qui augure le péril de la méchante béance. L’artifice de la prétérition négligera également le rappel superfétatoire et quasi tautologique que les chaussettes de sport se portent pour faire du sport, ou que les super héros ou autres niaiseries graphiques appartiennent au registre de la bande dessinée et de la prime jeunesse.

Bresciani

La fidélité au mi-bas, à la chaussette longue et fine, est héréditaire, mais à défaut d’exemple paternel peut s’acquérir aisément. Le choix devrait être aussi sourcilleux que le soin apporté à la sélection des cigares d’un précieux cabinet.

Au rang de ses qualités, le mi-bas doit apporter maintien, légèreté et résistance. Nourris de la preuve du confort, les arcanes du mi-bas idéal sont simples à déchiffrer : tissage sans couture, remaillage confié à une main adroite, talon et pointe renforcés pour une longévité avérée, partie élastique supérieure généreuse à l’image d’un large revers de pantalon.

Quelques marques, à titre exemplaire, remplissent pleinement ce cahier des charges : Bresciani, DD, Falke et Gallo ou Pantherella.

Drakes

Le fil d’Écosse somptueux, étranger au luxe démonstratif, s’impose dans nos contrées tempérées ; les plus frileux ont une inclinaison pour la laine voire le cachemire, mais le coton tout terrain convient au quotidien.

Des goûts et des couleurs pas un seul mot ici ; incidemment, la simple allusion à une mésalliance qui ruinerait d’authentiques souliers ou un pantalon de bonne facture, devrait suffire.

Si vous regardiez vos chaussettes d’un œil neuf, c’est gagné !

The Armoury

Fièvre horlogère

Heureux celui qui ne connaît pas la fièvre horlogère – pandémie solitaire à dominante masculine et urbaine – car plus jamais il ne connaîtra le répit.

Les jours ne mobiliseront pas son esprit pour fouiner et se repérer à travers les calibres, chasser les documents incontestables et autres annales plus suspectes, mais qui enrichissent les légendes. Ses nuits ne seront pas tourmentées par des rêves où dansent des icônes aux charmes indicibles : pureté d’un cadran, raffinement d’une grande date, design d’une trotteuse bleuie à la flamme, génie d’un mécanisme, boucle d’un bracelet… Un cauchemar qui rejoint le mythe de Sisyphe  ou les enfers de Don Juan ; Saint Augustin l’avait pourtant averti que le temps appartenait à Dieu seul !

Même le réconfort éphémère d’un horloger qui vous fait découvrir ses belles ne convoque finalement qu’une convalescence fugitive tel un placebo inutile.

Mais une fois encore, banalement, le plaisir était dans la quête, dans l’image du désir et non dans la possession.