Tannerie Bastin de J.M. Weston

La dévotion du pèlerin médiéval sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle passait par Saint-Léonard-de-Noblat, en Limousin. Le voyage initiatique de l’amateur de souliers le mène, aujourd’hui, à la Tannerie Bastin, possession de la manufacture J.M. Weston.

Un discret affluent de la Vienne, le Tard, alimentait un moulin à tan ; les écorces séchées de chêne y étaient broyées en poudre, pour le tannage végétal des peaux. Au Second Empire, le moulin changea de statut pour devenir, en 1860, strictement tannerie.

source : google earth

La visite se fait au grain de la voix passionnée du directeur des lieux qui divulguent explications et anecdotes savoureuses. L’humble semelle dévoile sa vérité.

Ici est roi le tannage végétal lent. L’éloge de la lenteur, anachronisme raisonné quand la dynamique de l’accélération souhaite se confondre avec la modernité, est le corollaire de la préservation d’un savoir-faire ancestral. Cette concession au temps a pour enjeu la qualité des semelles des 100 000 paires de chaussures fabriquées par la maison limougeaude.

Le tannage végétal obéit à des règles patientes. Le pouvoir astringent des tanins transforme le tissu cellulaire périssable en cuir résistant, imputrescible.

Les peaux de vaches allemandes, Simmental et Allgäuer, sélectionnées pour leur épaisseur intéressante vont subir des traitements successifs réglés comme du papier à musique.

Les peaux brutes, placées dans d’énormes tonneaux, montés comme des tambours de machine à laver, sont libérées des poils et graisses dans un fracas d’eau et de chaux. Pour le spécialiste, ce tonneau rotatif se nomme un foulon.

Dans les bâtiments à la brique rouge patinée, le tannage proprement dit commence par différentes immersions dans plusieurs bassins à la concentration variables de tan en poudre émanant du châtaignier, chêne ou quebracho argentin plus rouge. Si les narines sont taquinées par des odeurs animales mêlées aux tanins et autres remugles âcres, des caléidoscopes colorés à la beauté onirique flottent impassibles.

Les croupons sont ensuite mis en fosse pendant 8 à 9 longs mois ; la préparation est quasi culinaire : une couche de peaux empilée sur une couche d’écorce de chêne, puis les autres couches sont montées comme un millefeuille.

Le séchage des croupons dans des étuves, entorses à la modernité technologique, précède le battage du cuir avec une machine-outil spectaculaire qui libère une pression colossale. Les cuirs seront ensuite nourris d’huile de foie de morue en proportion différenciée selon leur utilisation future : semelle ou première de propreté.

N’est-ce pas l’honneur de J.M. Weston de perpétuer une telle tradition d’exigence et de beauté dans l’art du soulier ?

Frank Tioni – maroquinier

Les artisans passionnés sont une sorte de miracle au XXI siècle uniformisant et bruyant !

Surtaille dune poignée au couteau a pied dit demie lune – crédit photo Franck Tioni

Franck Tioni, quadra, est sellier, maroquinier, gainier, malletier ; de quoi, nous séduire ! En Compagnon digne de ce nom, il a fait un tour de France de 9 années pour apprendre son métier. En 2007, il est honoré du titre de Maître Artisan et son entreprise en Limousin est labellisée « Entreprise du Patrimoine Vivant » qui distingue des savoir-faire artisanaux d’excellence.

C’est Anthony Delos, bottier et MOF (Meilleur Ouvrier de France) qui m’a fait connaître cet homme passionné et charmant.

Voici quelques exemples de son travail mais il y a des merveilles que vous pouvez découvrir sur son site :  www.francktioni.com

Sac de voyage en taurillon bicolore – crédit photo Franck Tioni
Cabas en crocodile truffe – crédit photo Franck Tioni

Processus de commande pour une ceinture sur mesure :

  • prise de contact au téléphone (longue discussion sur son métier), il m’a alors envoyé des échantillons de requin et croco (noir, bleu, marron)
  • accord sur un cahier des charges : 35 mm de large, boucle laiton nickelé de chez Poursin (une des dernières maisons, sinon la dernière, à produire des boucles), peausserie : requin marron chocolat.
  • livraison un bon mois ensuite par chronopost !
  • demande d’un passant supplémentaire que j’ai reçu une semaine plus tard. Nickel !

Réalisée unitairement, à la main ; pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, la ceinture est cousue machine (Franck Tioni peut le faire bien entendu entièrement à la main, mais faire du point sellier au kilomètre c’est très long, au moins deux heures pour une ceinture et donc beaucoup plus coûteux), seule l’enchappage qui garantie le maintien parfait de la boucle est cousu main ; doublure en veau et renforcée en son milieu par du cuir.

Serge Amoruso – maroquinier

Unir utilité et beauté dans un même geste, cette quête quotidienne est celle de Serge Amoruso.

Maroquinier humaniste, il crée des objets uniques. Unique, parce que littéralement, ses créations ne sont qu’une, unicus, ni clone industriel, ni duplicata commercial commode, le hors série est son credo difficile. Unique, parce qu’incomparable et exceptionnel, chaque objet révèle l’histoire d’un désir et d’une bienveillance.

Son art, il l’exerce sur des objets de poche : étuis pour cigare ou téléphone, portefeuilles ou porte-cartes, mais aussi sur des objets nomades tels que sacs, serviettes ou plus étonnant l’aménagement d’un ascenseur privatif ! Ses seules limites : votre envie et votre fantaisie.

Le cuir est son territoire d’expression de prédilection, mais il s’amuse du grand écart temporel entre l’ivoire de mammouth et le kevlar pour les travailler à sa façon. Il met un soin maniaque à sélectionner chaque peau ; l’auscultant, la caressant, il entrevoit déjà le chemin imaginaire du couteau demi-lune acéré. Une fois, encore, la magie va opérer, de la peau inanimée jaillira, après un long travail, la vie. Je me souviens avec émotion d’un sac à main, féminin, en croco pleine peau, d’une esthétique, d’une sobriété, d’une élégance folle destinée à une heureuse cliente japonaise : la sérénité de la beauté pure.

Même la modeste commande d’une ceinture est l’occasion d’une rencontre vraie et de s’abandonner à la rêverie en contemplant le galuchat de la tsuka d’un katana avant de choisir des écailles chocolat mat. La patience est alors soumise à rude expérience, celle de l’attente !

La commande est enfin prête et devient offrande dans un boitage zen aux chiffres de l’artisan. Influence du Japon où le vide est aussi important que le plein pour atteindre l’équilibre, sa signature est plus un signe héraldique de samouraï (mon -紋) qu’un logo vénal. Une pochette de coton écru, aussi protectrice que voyageuse, laisse poindre un ultime obstacle de papier de soie écarlate.

Dans sa simplicité nue, sensuelle, la ceinture est là devant vous, corps et âme.

Muet d’émotion extrême, vous vous inclinez et balbutiez : Merci Amoruso Sensei.

 

PS : Serge Amoruso a été nommé Maître d’Art, en novembre 2010, comme un clin d’œil malicieux à son cher Japon.

Si vous souhaitez lui rendre visite, c’est au 13, rue Abel à Paris.