L’artisan ou le dernier des héros !

Entre deux mondes, un qui agonise graduellement, un qui offre des fragments aux déchiffreurs de palimpsestes, l’artisan d’art fait figure de héros.

À contre-courant d’une spécialisation impérieuse, l’artisan se devrait d’être omniscient, un homme-orchestre qui négocie les matières premières avec les fournisseurs, qui maîtrise le marketing et les outils de communication, qui dompte la gestion de trésorerie et les risques de change. D’un cillement érudit, il décode un compte d’exploitation prévisionnel ou se joue de la nomenclature du Code du travail.

Ubiquiste, il voyage à l’étranger à la rencontre de nouveaux clients potentiels, il prend la parole dans un salon professionnel ou explique, une fois encore, à un journaliste indigent, la vocation d’une Entreprise du Patrimoine Vivant, EPV. À la nuit venue, il répond à ses courriels et actualise son blog de photographies de ses dernières créations. On raconte même que certains ont une vie sociale, culturelle, sportive voire sentimentale, familiale et verraient même grandir leurs enfants… mais cela est une autre histoire.

Oui, c’est indéniablement la passion qui donne, chaque jour, la force et l’énergie, la rectitude et la grandeur, voire la hardiesse et l’inconscience à tous ces artisans qui semblent avoir lu avec jubilation l’aphorisme de l’avionneur Latécoère : « J’ai refait tous les calculs… notre idée est folle. Il ne nous reste qu’une chose à faire : la réaliser ! »

Richelieu double empeigne by Anthony Delos – bottier

L’aube pointait, les oiseaux chantaient et la commande d’un richelieu double empeigne se confirmait prête à la livraison espérée de longues lunes. La fébrile patience allait être récompensée.

Dans une apesanteur rêveuse et ouatée, l’intimité des méandres de la pensée déroule rétrospectivement l’écheveau fondateur. Simple idée fugitive, lointaine abstraction, l’envie prend les traits d’une esquisse incertaine, flexueuse, miraculeuse une nuit et tristement falote au matin.

Comme Pénélope, le soulier métaphorique tel un puzzle pluridimensionnel, énigmatique, se déconstruit au rythme des hasards ou des nécessités. Le doux tourment calcéophile atteint l’acmé de l’ivresse joyeuse avant de chuter dans le gouffre des sombres incertitudes.

Après mille et trois dessins, l’évidence s’impose : la ligne emprunte au châssis du bolide et à la carlingue furtive. L’impétueux désir n’est encore que virtualité ; Anthony Delos va lui donner un volume, un corps. Hors du despotisme de la mode, le bottier interprète votre convoitise et fait naître la forme qui vous charme.

 

En guise de calandre, un bout carré atténué légèrement muflé, protège les arêtes franches et acérées qui s’étirent en long wing, courbe libertine, à la double couture parallèle qui meure au bloc talon.

La profondeur de la teinte, entre la syrah mure et la framboise écrasée, prolonge l’exquise sensualité du cuir, dans sa livrée glacée de livraison.

 

Le souci maniaque d’Anthony Delos pour les détails assure l’alchimie délicate entre la beauté et la quête de l’excellence. Merci !

Richelieu by Anthony Delos

Tout calcéophile connaît des vagues de boulimies irrépressibles, mais l’allègre pathologie suspend parfois ses dommages dans un soubresaut radical de courte durée.

Comme le joueur impénitent rode autour du casino trahissant, mezza voce, son ennui avec des martingales chimériques, la gageure est alors de tromper les pulsions incoercibles en les distrayant vers un modèle imaginaire, allégorique, voire idéel. L’exercice n’est pas de tout repos et toutes les conjugaisons du répertoire conspirent méthodiquement. Les fluctuations browniennes ne s’estompent qu’à la perspective d’un rendez-vous avec un bottier, Anthony Delos.

Le charme commence en chaussettes ! Le crayon, strictement à la verticale, suit implacablement la morphologie pédieuse. Sur la feuille de papier, la trace périmétrique du calcanéum à l’extrémité des phalanges distales est annotée de mesures précises ; métatarses et tarses sont auscultés, palpés, jaugés soigneusement.

L’enjeu est de sculpter la forme : volume de bois à l’image des pieds. Le travail d’atelier sur les formes est essentiel, car il prédétermine fortement le futur confort et annonce l’esthétique du soulier.

 La détermination du type de soulier, le choix de la peausserie et le patronage se font en duo. Anthony Delos sait l’art d’écouter attentivement les désirs, mais aussi prodiguer des conseils éclairés. Les discussions passionnantes et passionnées s’étirent, les esquisses s’affinent autant au crayon qu’à la gomme pour faire naître, dans une émotion singulière et exaltante, un soulier unique.

Quelques semaines plus tard, étape décisive, un chausson d’essayage avec semelle de liège, réalisé avec les chutes d’une peau, que certaines marques de prêt-à-chausser utilisent régulièrement pour leur production coutumière, permet les vérifications ultimes ; elles se ressentent et se voient. À travers le fil d’Écosse du mi-bas, la concentration devient extrême. La description des sensations contribue à affiner la forme : ici, résorber un éventuel point dur ; là, raffermir un soutien de la voute plantaire ou répondre à un désir d’enveloppement plus présent. Le bottier poursuit l’inspection visuelle par l’outrage au tranchet : il fend et ouvre le soulier au bout dur, à la cambrure et au talon pour valider les espaces et les volumes, la répartition des masses ; âmes sensibles, s’abstenir !

La patience va être à nouveau éprouvée. Les talents du bottier s’exercent pleinement : sélection méticuleuse de la peausserie, découpe des éléments constitutifs de la tige selon le patronage voulu, parage et piquage avant le montage sur la forme…

Enfin, le grand jour arrive ! La paire de souliers est là, sous vos yeux émerveillés, dans son glaçage de livraison. L’extrême qualité se lit dans le soin particulier accordé aux détails : montage trépointe d’une belle rigueur, couture petits-points irréprochable, lisse ronde interne et externe, régularité de l’empreinte de la roulette sur les talons… L’audition est aussi de la fête : quand vous enfilez la chaussure, l’air chassé manifeste son contentement. Mais le chaussant tient du prodige, une impression mêlée de légèreté et de fermeté, un soutien de la voute plantaire propre à déclencher un lyrisme exubérant. Les garants joints offrent une liberté encadrée du pied comme le gant en osmose avec la main.

La beauté est célébrée dans la pureté technique et la simplicité esthétique ; le génie de la main d’Anthony Delos ne donne-t-il pas un supplément d’âme aux souliers ?

© Juju

 

Pour le seul plaisir, voici quelques photos d’un richelieu à la ligne classique d’une beauté irrésistible et intemporelle, bout rond fleuri, cinq œillets, box marron chocolat… très bottier, n’est-il pas ?

Anthony Delos – bottier

L’adage latin, en forme d’oxymore, festina lente, s’applique merveilleusement bien au bottier, Anthony Delos. Il semblerait même que l’Art Poétique de Boileau (1636-1711) fût écrit pour lui :

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

À trente-cinq ans, il accumule, avec patience et ténacité, déjà plus de 18 ans d’expérience professionnelle, un parcours exemplaire de Compagnon du Devoir du Tour de France, dont 4 ans chez le mythique John Lobb. En 2004, il s’installe aux Rosiers-sur-Loire, en Anjou, et, à son tour, assure la perpétuation du savoir et du savoir-faire en transmettant sa passion à la nouvelle génération d’apprentis.

En 2011, Anthony Delos est couronné par trois lettres élogieuses : M.O.F, autrement dit, Meilleur Ouvrier de France.

S’il porte aujourd’hui très haut l’art de la botterie, du soulier sur-mesure, il s’inscrit aussi dans une histoire, une éthique et son travail de M.O.F est un hommage rendu à ses maîtres, notamment, François Pinet, reçu Compagnon en 1836 sous le nom de Tourangeau » la Rose d’Amour ».

© Anthony Delos

À la manière des complications horlogères, cette bottine à boutons constitue un aboutissement technique et esthétique ; elle conjugue cousu trépointe et cousu norvégien tandis qu’un cousu norvégien tressé agrémente le talon.

Un panégyrique trop bruyant heurterait sa modestie, cette modestie propre aux grands. Alors place à quelques exemples de son travail ; les souliers qui naissent sous ses doigts sont ses meilleurs ambassadeurs, l’épithète n’ajoute rien.

© Juju

© Juju